Les 10 livres les plus censurés de l’histoire
- 18 août
- 8 min de lecture
Les 10 livres les plus censurés de l’histoire
À travers l’histoire, des régimes, des institutions et des groupes de pression ont tenté de faire disparaitre des œuvres littéraires jugées dangereuses, subversives ou simplement dérangeantes. Cette pratique, aussi ancienne que l’écriture elle-même, repose sur une logique simple : contrôler ce qu’on lit, c’est contrôler ce qu’on pense. Et pour ceux qui détiennent le pouvoir, une idée libre d’un livre peut s’avérer bien plus redoutable qu’une armée. À ce jour, des milliers d’œuvres ont été interdites, brûlées ou bannies à travers le monde. En France seule, le XXe siècle a vu plusieurs dizaines de titres frappés d’interdiction et à l’échelle mondiale, les tentatives de censures se comptent par dizaines de milliers, et elles ne diminuent pas. Parmi toutes ces œuvres condamnées, dix ont marqué l’histoire de façon particulièrement retentissante : Les 10 livres les plus censurés de l’histoire.
Ce que c’est que la censure littéraire
Censurer un livre, ce n’est pas toujours le brûler sur la place publique. La censure littéraire prend des formes multiples, parfois spectaculaires, souvent plus discrètes. Selon le dictionnaire Larousse, la censure désigne l’action d’interdire tout ou une partie d’une communication quelconque. Appliquée au livre, elle peut se traduire par une interdiction de vente, un retrait des bibliothèques et des écoles, une interdiction d’impression ou de diffusion, voire des poursuites judiciaires contre l’auteur ou l’éditeur. Elle peut aussi prendre des formes moins visibles comme des amendes dissuasives qui poussent un éditeur à cesser la commercialisation d’un titre, un boycott organisé, un refus de distribution. Dans ces cas, il n’y a pas d’interdiction officielle, mais le résultat produit le même effet : le livre disparaît de la circulation. Reconnaître qu’une œuvre a été censurée ne relève pas toujours de l’évidence.
Certaines censures sont officielles et documentées, tandis que d’autres sont plus silencieuses. La frontière entre censure légale et censure sociale reste floue, et cette ambiguïté rend le phénomène difficile à mesurer avec précision. Parmi les acteurs qui exercent cette censure on compte, notamment, un État ou un gouvernement autoritaire, une institution religieuse comme l’Église catholique qui a maintenu son célèbre Index librorum prohibitorum de 1574 à 1917, un tribunal saisi pour outrage aux bonnes mœurs, des groupes de pression conservateurs, des associations de parents d’élèves ou encore des lobbys idéologiques qui réclament le retrait d’un titre sans obtenir d’interdiction formelle.
La durée d’une censure varie considérablement selon les contextes. Certaines interdictions ont duré quelques mois, levées après un recours juridique ou un changement de gouvernement. D’autres ont perduré pendant des décennies. Les œuvres du marquis de Sade ont été interdites en France jusqu’en 1960, soit près de 150 ans après la mort de leur auteur. L’Archipel du Goulag d’Alexandre Soljenitsyne est resté interdit en Union soviétique jusqu’en 1990. Et dans certains pays, des titres demeurent bannis à ce jour, sans perspective de levée de l’interdiction.
Peut-on remédier à une censure ? Oui, mais rarement facilement. Les recours juridiques constituent la voie la plus directe, lorsque le cadre légal le permet. La mobilisation de la société civile, des médias et des associations de défense de la liberté d’expression joue également un rôle déterminant. L’histoire montre cependant que la censure produit souvent l’effet inverse de celui recherché : un livre interdit attire la curiosité, circule sous le manteau et finit par atteindre un public bien plus large que si on l’avait laissé exister tranquillement.
Les dix œuvres censurées ayant défié les époques
Ces dix livres ont en commun d’avoir été interdits, bannis ou contestés, mais ne partagent ni le même pays d’origine, ni le même genre littéraire, ni la même époque. Certains viennent de France, d’autres du Royaume-Uni, d’Iran, d’Irlande ou de Russie. Certains sont des romans, d’autres des recueils de poèmes, une encyclopédie, une bande dessinée ou une fable politique. Leurs censures s’étalent du XVIIIe siècle jusqu’aux années 2000. Ils sont unis par qu’ils ont tous dit quelque chose que le pouvoir, l’Église ou la société de leur temps ne voulait pas entendre. Et ils ont tous survécu à ceux qui ont voulu les faire taire.
Le recueil « Les Fleurs du Mal de Charles Baudelaire » (France, 1857) a fait scandale dès sa parution. Saisis au parquet pour outrage à la morale publique par la direction de la Sûreté publique, Baudelaire et son éditeur ont été condamnés et contraints de supprimer six poèmes. Ces textes ne retrouveront leur place dans l’œuvre qu’en 1949, 92 ans plus tard.
« Madame Bovary » de Gustave Flaubert (France, 1857) publié la même année, a valu à Flaubert un procès pour outrage à la morale publique et à la religion. Finalement acquitté, l’auteur a vu paradoxalement le scandale transformer son roman en succès commercial immédiat.
« L’Encyclopédie » de Diderot et d’Alembert (France, 1752) dont l’impression et la diffusion des deux premiers volumes ont été interdites par Louis XV, jugé subversif et athée par les Jésuites. L’œuvre a poursuivi malgré tout sa publication clandestinement, et s’est imposée comme l’un des monuments intellectuels des Lumières.
« La Ferme des animaux » de George Orwell (Royaume-Uni, 1945), une fable politique critiquant le totalitarisme soviétique, qui a été interdite en URSS pendant près de 37 ans. Elle reste bannie en Corée du Nord et dans plusieurs pays autoritaires à ce jour.
« Le Meilleur des mondes » d’Aldous Huxley (Royaume-Uni, 1932) a été interdit en Irlande et en Australie dès sa sortie pour atteinte à la famille et à la religion, banni en Inde en 1967, retiré de plusieurs programmes scolaires américains. Un roman censuré sur plusieurs continents simultanément et sur plusieurs décennies.
« Les Versets sataniques » de Salman Rushdie (Royaume-Uni, 1988), accusé de blasphème envers l’islam, Rushdie a fait l’objet d’une fatwa de mort émise par l’ayatollah Khomeini en 1989. Il a vécu sous protection policière pendant des années puis a subi, malgré l’évolution de la menace, une agression au couteau en 2022 lui imposant un retour à une protection policière maximale et continue. Le livre, quant à lui, demeure interdit en Iran, en Inde, au Bangladesh, en Égypte et au Pakistan.
« Ulysse » de James Joyce (Irlande, 1922) a été interdit aux États-Unis et en Grande-Bretagne dès sa publication pour obscénité. Le roman a dû attendre 1934 pour être légalement publié outre-Atlantique, après une décision historique d’un tribunal new-yorkais. Une censure de plus de dix ans pour celui qui figure aujourd’hui parmi les plus grands romans du XXe siècle.
« Lolita » de Vladimir Nabokov (Russie/États-Unis, 1955) publié d’abord à Paris, le roman a été interdit en France en 1956 à la demande du gouvernement britannique, qui le jugeait pornographique. La censure a été levée, mais la controverse n’a jamais vraiment cessé.
« Persépolis » de Marjane Satrapi (France, 2000), une bande dessinée autobiographique d’une auteure franco-iranienne, racontant son enfance sous la révolution islamique. Elle a été retirée de plusieurs bibliothèques scolaires aux États-Unis et reste interdite en Iran, pays dont elle décrit la répression avec une précision qui dérange.
« Les Misérables » de Victor Hugo (France, 1862) mis à l’Index par l’Église catholique pour ses critiques des institutions religieuses et sa sympathie pour les classes populaires. L’œuvre a également été interdite dans plusieurs pays à régime autoritaire au cours du XXe siècle, notamment en Espagne sous Franco.
Les conséquences de censure sur les auteurs et les lecteurs
La censure ne frappe pas uniquement un livre. Elle frappe un auteur, un éditeur, un lectorat, et parfois une société entière. Ses conséquences se mesurent à plusieurs niveaux, du plus immédiat au plus durable.
Pour les auteurs d’abord, les répercussions peuvent s’avérer dévastatrices. Baudelaire, condamné en 1857, a dû supporter non seulement l’amende et la suppression de six poèmes, mais aussi l’humiliation publique d’un procès qui a terni durablement sa réputation de son vivant. Salman Rushdie, lui, a vécu sous protection policière pendant plus d’une décennie après la fatwa de 1989, contraint de changer d’identité et de résidence régulièrement. En 2022, il a survécu de justesse à une tentative d’assassinat aux États-Unis, trente-trois ans après la publication des Versets sataniques. Dans les régimes les plus autoritaires, la censure va encore plus loin et peut passer par l’emprisonnement, l’exil forcé, la disparition. En Syrie, au Soudan, en Iran, des éditeurs et des auteurs ont été emprisonnés et torturés pour avoir publié des textes jugés subversifs.
Sur le plan économique, les pertes liées à la censure peuvent être importantes. Lorsqu’un titre disparaît des circuits de distribution, ventes, droits d’auteur et revenus d’édition s’évanouissent. En France, cette censure économique peut prendre des formes plus discrètes : en 1980, un industriel a ainsi racheté tous les exemplaires d’un livre qui le concernait afin d’en empêcher la diffusion. Une méthode légale, mais dont l’effet reste identique à une interdiction formelle. Chaque censure prive un auteur d’une partie de son lectorat potentiel et interrompt une dynamique commerciale qui peut mettre des années à se reconstruire.
Pour les lecteurs, la censure crée une forme d’appauvrissement culturel difficile à quantifier, mais bien réel. Être privé d’un livre, c’est être privé d’une idée, d’un regard sur le monde, d’une expérience narrative que rien d’autre ne peut remplacer. Mais la censure produit aussi, paradoxalement, un effet d’attraction puissant. Un livre interdit attise la curiosité, circule sous le manteau, se photocopie, se transmet de main en main. Les Fleurs du Mal ont été lues bien plus largement après leur procès qu’avant. Lolita a trouvé ses premiers lecteurs grâce au scandale qu’elle provoquait. La censure, en voulant étouffer une œuvre, lui offre parfois la meilleure des publicités.

L’avenir des œuvres censurées et des auteurs qui les portent
L’histoire littéraire enseigne que les censeurs semblent oublier à chaque époque que les livres ont la vie plus dure que les interdits. Les Fleurs du Mal, condamnées en 1857, figurent aujourd’hui au programme des lycées français. Ulysse, jugé obscène en 1922, siège dans les bibliothèques universitaires du monde entier. La Ferme des animaux, bannie en URSS pendant des décennies, circule librement dans les pays qui ont survécu au régime qu’elle dénonçait. Donc les œuvres censurées n’ont pas disparu pour autant. Mais cet optimisme ne masque pas une réalité préoccupante. En 2025, selon l’American Library Association, 4 235 titres ont été ciblés par des tentatives de censure dans les seules bibliothèques et écoles américaines, soit un record historique. Et ce phénomène ne s’est pas limité aux États-Unis, car en France, des pressions se sont exercées de façon de plus en plus visible sur les maisons d’édition, parfois sous forme de menaces de procès, parfois sous forme économique. Des auteurs s’autocensurent pour éviter les poursuites ou les boycotts. En juillet 2026, le conseil de l’éducation de l’Utah a ordonné le retrait d’une œuvre de Stephen King de toutes les écoles publiques de l’État, au motif qu’elle contenait du matériel jugé sensible. La censure, loin de reculer, se réinvente et se démultiplie.
Pour les auteurs dont les œuvres ont été censurées, l’avenir dépend en grande partie du contexte dans lequel ils évoluent. Dans les démocraties, les recours juridiques existent et fonctionnent, même si lentement. Des organisations comme PEN International ou la Ligue des droits de l’homme accompagnent les auteurs menacés, documentent les censures et exercent une pression publique sur les gouvernements. Par ailleurs, PEN America a déployé un programme inédit pour protéger physiquement des auteurs américains victimes de menaces directes. Une première qui dit beaucoup sur la dégradation du climat pour la liberté d’expression, même dans les pays réputés les plus ouverts.
Pour éviter le pire, plusieurs leviers existent. La transparence d’abord, en documentant chaque tentative de censure, en la nommant, la rendant publique. L’éducation ensuite en apprenant aux jeunes générations à reconnaître la censure sous toutes ses formes, à distinguer la critique légitime du bâillonnement organisé. Et la solidarité enfin, entre auteurs, entre éditeurs, entre lecteurs.
La censure change de visage selon les époques, mais poursuit toujours le même objectif, celui de contrôler ce que les esprits absorbent. Les livres, eux, ont trouvé leur parade depuis longtemps. Ils circulent sous le manteau, se transmettent de main en main, survivent à ceux qui les craignent. Un livre qu’on cherche à interdire devient presque mécaniquement un livre qu’on veut lire. Et c’est peut-être là la plus belle revanche de la littérature.




Commentaires